La Brocante Antiquité

LES GRANDES HEURES HELLENISTIQUES A TRAVERS UN OENOCHOE APULIEN A FIGURES ROUGES

Expertissim présente un oenochoe apulien du Ive siècle avant JC, figurant une scène peut-être courtoise entre un éphèbe et une jeune fille, encadrés de part et d’autre d’une grecque et d’une frise de lauriers. Ce récipient de terre cuite est façonné selon la fameuse technique athénienne des poteries dites à figures rouges, dont le style est directement inspiré des canons grecs. Comment ces terres cuites, apanage de la céramique grecque, sont elles fabriquées ? Quelles sont les particularités de la production apulienne ?

La poterie d’Apulie, accapare l’héritage de la céramique grecque

Les potiers athéniens n’ont inventé ni la poterie, ni l’usage du tour, qui était apparu à la fin du IVe millénaire au Proche-Orient mais grâce à la qualité de ses gisements d’argile et à l’habileté de ses potiers, Athènes produisit durant plusieurs siècles une céramique sans équivalent dans le monde grec. Ils utilisent une argile secondaire riche en oxyde de fer à laquelle la cuisson donne une belle couleur rouge orangé.

Nous allons aujourd’hui vous aider à réaliser un oenochoé de la région d’Apulie (connue aujourd’hui comme les Pouilles) : cette production est d’une qualité comparable à celle d’Athènes, à une période où la céramique grecque provinciale grecque est en déclin. Les débuts de la céramique apulienne datent de la dernière décennie du Ve siècle av. J-C et s’inspire à ses débuts du style attique en se concentrant sur les vases à figures rouges ; cependant, elle développe peu à peu un langage iconographique qui lui est propre, contemporain et local. Certains ateliers se spécialiseront dans les scènes de genre, en particulier sur le phlyax, parodie des pièces attiques à thème héroïque. Nous nous contenterons d’une scène quotidienne, comme celle figurée sur l’oenochoe présenté par Expertissim. Certains potiers apuliens s’illustrent également dans un style décoratif, détaché de toute figuration, à l’ornementation foisonnante et végétale.

Comprendre la forme pour réaliser la pièce… Pourquoi fabriquer un oenochoe ?

Ce récipient à panse arrondie légèrement pyriforme, pourvu d’une seule anse sobre et d’un bec pincé aux formes florales est un oenochoe, c’est-à-dire une cruche utilisée pour servir le vin. Le vin était d’abord mélangé à l’eau dans un cratère, puis servi lors des banquets dans les coupes des hommes attablés grâce à des oenochoes.  Cette forme de récipient, caractéristique de la céramique grecque, est née en Grèce antique vers le VIIe avant notre ère, dès que les potiers ont tourné les premières terres cuites mais le modèle ne sera jamais renié par les potiers. Nous allons donc façonner ensemble un oenochoe afin que vous puissiez déguster votre vin à la grecque, tout en comprenant la complexité de la technique de céramique grecque diffusée en Apulie au Ive avant J-C.

 

Comment tourner une céramique grecque dite « à figures rouges » ?

Pour faire dans la plus pure tradition hellénistique, il vous faudra d’abord vous rendre dans une carrière afin d’extraire de l’argile ferreuse par blocs à coups de pic. Transportez les blocs dans un atelier.

Malaxez et épurez par décantation dans des grands bassins, afin d’en extraire les bulles d’air et impuretés qui pourraient faire exploser la pièce lors du passage au four. Prenez tout votre temps car les ateliers d’Athènes la laissaient parfois décanter jusqu’à deux semaines ! Déposez ensuite sur la terre encore brute un ocre rouge, le minium, avant de la travailler au tour. Une fois tournée et façonnée, séchez la pièce à l’air libre. Les potiers tournaient à part les cols, anses et becs des petites pièces, puis les collaient à la barbotine, une argile claire délayée à l’eau. Un peu de courage, c’est un peu long, mais plus joli ! Mais vous avez de la chance, l’oenochoe présenté par Expertissim a sans doute été fait d’un seul jet.

Si vous voulez reprendre les techniques de l’époque archaïque ou de l’époque classique, il faudra s’improviser potier et peintre. La fabrication de ces céramiques demandait en effet deux corps de métiers : le potier prépare la terre, la façonne et la cuit et le peintre pose son décor à l’argile entre séchage et cuisson. Trouvez un ami peintre, ce sera plus prudent que d’aller rechercher vos talents d’artiste refoulé.

Mais potier et peintre sont étroitement liés car le décor peint ne peut apparaître sans cuisson. L’argile qui sert pour les motifs ne contient aucun pigment mais les figures apparaissent par un unique  jeu de réactions chimiques.



Comment obtenir des figures rouges ? L’étape la plus délicate …
Posez au pinceau, avant cuisson, une solution d’argile très pure de couleur brun sombre. Cet enduit qui couvre l’ensemble de la pièce était souvent posé par des apprentis à l’aide d’un pinceau large : cette tâche étant plus facile, vous pouvez la reléguer à vos enfants pour occuper leurs mercredis après-midis. L’enduit noircira lors de la première cuisson mais attention, les figures rouges sont réservées du fond donc l’enduit doit être posé là où il n’y aura pas de figures. Cependant, ne faîtes pas confiance à vos chérubins ! Tout comme le peintre apulien qui craignait les maladresses de l’atelier, protégez le décor en cernant les figures de contours foncés.

Plantez la composition grâce à un tracé esquissé au charbon de bois bien visible, à la limite de l’incision. Dessinez les personnages nus et ajoutez les vêtements lors de l’exécution définitive. Vous pourrez rehausser de quelques pigments naturels, d’un peu d’oxyde de fer, mais cela doit rester discret. L’artiste peintre doit faire preuve d’une virtuosité comparable à celle l’artiste de chevalet : servez vous d’un « porte-plume » à réservoir pour les détails, car cet outil permet un tracé fin et régulier, et utilisez une argile plus délayée jaune fait ressortir cheveux, pilosité et muscles.

L’oenochoe doit alors repasser dans les mains du potier pour la dernière étape de création, ô combien difficile et déterminante. Lustrez le vase avec un chiffon doux avant de procéder à la cuisson, une opération qui se déroule en trois phases décisives pour les coloris définitifs.


L’apparition de la « bichromie » … sans aucune couleur !
Les différences de couleur sont essentiellement liées à la cuisson : vous obtiendrez simplement le rouge apulien après un premier passage au four en atmosphère oxydante (grâce à l’ouverture des évents). La couleur noire est plus subtile car elle nécessite la maîtrise de la cuisson en réduction, suivez donc bien nos recommandations ! Lors de cette cuisson complexe à 900°, fermez les évents du four et insérez des végétaux pour provoquer une fumée chargée en monoxydes de carbone. Cette cuisson privée d’oxygène permettra la vitrification, rendant ainsi l’oenochoe noir et imperméable, apte à recevoir le vin aqueux.

Réoxydez le four, ouvrez les évents : les figures non recouvertes d’enduits se dévoilent en se colorant à nouveau en rouge, comme après la première cuisson.

Si chaque étape a été suivie avec rigueur, vous obtenez un oenochoe à figures rouges sur fond noir ! Votre prochain dîner pourra s’agrémenter d’un vin grec aqueux, servi dans les règles de l’art ! Ne vous inquiétez pas si le résultat ne ressemble de loin qu’à l’oenochoe présenté par Expertissim, les premiers essais peuvent être laborieux. Persévérez !

Mais pourquoi s’embêter à faire des figures rouges ?
Les figures contrastées sur un fond ont beaucoup apporté au décor de céramique. Le changement de style s’accompagne, au fil des siècles, d’un progrès constant dans la représentation de la figure humaine. L’époque des figures noires initie déjà une mutation stylistique considérable par rapport à la période précédente, dite la période géométrique. La représentation est figurative, parfois en profondeur et en mouvement, mais elle obéit encore aux conventions archaïques héritées des profils égyptiens. A la fin de la période et surtout avec les peintres de figures rouges, le corps humain devient plus précis et plus réaliste. Sur ce vase apulien, comme sur le vôtre, l’artiste s’est concentré sur les corps qui ne sont plus de profil mais de trois-quarts. L’harmonie de l’ensemble doit tout à une composition sobre qui met les personnages en valeur. Seuls quelques branchages, quelques pierres et une grappe de raisin campent la scène. Il était courant de représenter des personnages accomplissant un mouvement de torsion pour lancer le disque ou le javelot : nous vous conseillons de vous inspirer de ces scènes de jeu mais il vous faudra maîtriser habilement les techniques de peinture ! Les proportions seront respectées, l’anatomie sera étudiée par précision, le modelé doit être particulièrement soigné : le pinceau grec permet normalement de rendre avec précision la musculature et l’anatomie. Les proportions et les volumes sont justement représentés, les jeux de mouvements sont soulignés par des froissements de drapés mouillés. Contrairement aux figures rouges grecques, les drapés apuliens ne se cassent pas mais coulent le long du corps pour en faire ressortir les volumes : votre peintre doit avoir la main souple et le pinceau léger. La céramique apulienne à figures rouges, comme on peut l’admirer sur l’oenochoe présenté par Expertissim, exploite tout à fait les possibilités offertes par la technique grecque de vases à figures rouges. Le décor, presque pictural, est d’un naturalisme saisissant !
Pauline Balayer (étudiante à l’Ecole du Louvre)

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