LE MOBILIER VENITIEN : UN LUXE “SERENISSIME”

Au XIII° siècle avec le Vénitien Marco Polo et les nouvelles découvertes des routes maritimes, les contacts entre Europe et Orient éveillèrent la fascination des marchands et des puissants pour les laques de Chine et du Japon. Une véritable convoitise s’empare des cours européennes pour cet art. A Florence, sous le règne de Cosme III de Médicis, le père jésuite Bommani réussit à percer certains secrets liés à la confection du laque. En France au XVIII° siècle, les frères ébénistes Martin avaient découvert un vernis imitant parfaitement le laque. Leur manufacture royale produisait ainsi des meubles laqués pour la dauphine de Saxe passionnée dit-on d’arts décoratifs.

Le luxe : un art de vivre à la Sérénissime

Au XVIII° siècle, la célèbre Cité des Doges où la vie des aristocrates et des riches bourgeois se passe dans le luxe et les plaisirs de la vie, Venise est LE centre de la richesse, de la mode et des plaisirs mondains. C’est la Venise des tableaux de Guardi, Canaletto, Bellotto, Longhi avec la leçon de danse, la toilette, les visites, les galants, le jeu et la passion pour les masques et le théâtre…
Artistes et artisans collaborent, depuis Tiepolo jusqu’aux stucateurs graveurs doreurs, et s’accordent autour du même style : plafonds peints encadrés de stucs dorés ou pastels, torsades de fleurs et de feuillages encadrant des tapisseries de soie ou des miroirs et des lustres de Murano… Le goût des meubles est également très vivace et le mobilier vénitien se distingue alors par sa légèreté, sa fantaisie, son originalité dans l’utilisation de la couleur.



La laque envahie les maisons

Venise est bien sûr conquise par cette mode de la laque. Tout peut être laqué dans la demeure vénitienne du XVIII° siècle, depuis les nécessaires à toilette, jusqu’aux poignées des portes et fenêtres, sans oublier les coffres de mariage, les petites tables ou “giridons”, les consoles, les miroirs, les tabatières,  etc. Les artisans ont même inventé les fameux « nègres » portant des torches que l’on pouvait voir par couples dans les palais vénitiens. Ils sont vêtus à l’orientale, laqués de couleurs vives ou représentent des serviteurs, des personnages populaires, voire des masques de la Commedia dell’Arte parfois grandeur nature !

La commode laquée : un phénomène de mode

Sous l’influence de l’esthétique française, et d’un engouement pour l’exotisme, le mobilier du XVIII° siècle voit la naissance du bureau-trumeau, de la commode à deux corps avec abattant aux ornements légers, des personnages et pagodes en relief … Le mobilier vénitien, va s’enrichir de ces apports stylistiques et se créer un genre particulier. Ainsi, le rococo vénitien produira ces petites commodes typiquement vénitiennes : bombées  recouvertes d’un plateau en bois marbré, aux formes galbées, aux décors et couleurs raffinées.
Progressivement, on atteint une harmonie parfaite entre les formes et la décoration résultant d’un admirable accord entre la silhouette du meuble, le sculpteur qui en anime les surfaces et le laqueur qui les peint en une ou plusieurs couleurs. Ce dernier excelle dans le genre floral où les contours des fleurs et des guirlandes sont rapidement ébauchés sans finitions ni retouches. Ainsi apparaît avec évidence la différence de goût entre les laques vénitiennes et celles des autres pays d’Europe.

La technique des meubles laqués

La technique du meuble laqué exigeait une grande habileté, décrite par Morazzoni : « l’artisan étendait sur le bois des couches fines de pastiglia obtenue en diluant dans de la colle du plâtre fin. Une fois sec, le meuble était poli à l’agate. Puis on passait à la couleur du fond et on peignait à la détrempe les sujets désirés qui acquièrent plus de relief s’ils sont soulignés en noir ou en couleur par des traits de plume d’oie. Une fois les peintures complètement sèches, le laqueur les protégeait sous plusieurs couches de sandaraque transparente (résine végétale), compacte, lisse, brillante, douce au toucher et imperméable. On vernissait jusqu’à 18 fois en laissant sécher chaque couche de sorte que l’œuvre finie, il n’y ait pas la moindre trace du pinceau même le plus fin… »

L’évolution des styles : de la chinoiserie à la scène champêtre

A partir de la deuxième moitié du siècle le peintre laisse libre cours à son imagination en créant des scénettes charmantes à l’inspiration exotique : les mandarins aux longues moustaches, les serviteurs aux parasols fantaisistes, les dames luxueusement vêtues sont les personnages travestis de la société vénitienne. Avec des scènes s’inspirant de la Chine, les artistes décorent les paravents, les armoires, les épinettes dans des accords chromatiques très riches.
Peu à peu le genre floral va prendre le pas, et les chinoiseries font place à des scènes champêtres ou de la vie mondaine : dames et cavaliers, paysans et bergères. Les peintres ont inspiré les artisans du meuble laqué avec des teintes fines et gaies : jaune or, rose, bleu pâle …  Puis survient la production de ” laque pauvre ” injustement appelée « arte povera ».

L’invention de la « laque pauvre »

Devant les succès des meubles peints et laqués, et ne pouvant répondre à la demande, les artisans ébénistes imaginèrent la lacca contraffata ou lacca povera (laque pauvre). Il s’agissait de gravures coloriées, découpées et collées sur les fonds déjà préparés au gesso (sorte de craie) et peints de couleurs tendres. Puis on vernissait pour consolider le tout et faire en sorte que les images collées passent pour des motifs peints à la main. Le décor typiquement vénitien en laque pauvre permettait ainsi d’obtenir un résultat comparable à la laque. Il fut très apprécié pour décorer les meubles, les miroirs, les objets de toilette.

Vers la fin du siècle le retour au classicisme renonce aux courbes de la rocaille. Les artisans vénitiens acceptent à contre-cœur les canons néo-classiques et peu à peu abandonnent le rococo exubérant et incomparable. Les demandes de meubles peints diminuent. Avec leur disparition le délicieux monde vénitien du XVIII° siècle est emporté par les évènements qui mettent un terme à la Sérénissime République de Venise.

Par Elodie LUTUN (étudiante à l’ICART)